A ceux qui accuseront ce titre d'être mélodramatique et de mauvaise foi, je dis : « Fi ! ». Lisez ma triste histoire et vous aurez vite renoncé à ces vilaines pensées.
Je suis la nouvelle comédienne attitrée de Fanchette ; un jour, peut-être, je vous raconterai l'histoire de ma sélection (des milliers de candidates faisant la queue sur sept étages, des vigiles, un metteur en scène implacable derrière ses lunettes noires, caressant du doigt sa moustache sauvage, la lumière sur son visage quand mon pied apparait, moi derrière, « leurs yeux se rencontrèrent » etc). Vous penseriez peut-être qu'heureux d'avoir trouvé chaussure au pied de son héroïne, un metteur en scène la chouchouterait et la dorloterait telle la pantoufle de verre de Cendrillon sur son couffin de velours ? Que nenni ! Nous autres actrices sommes traitées comme des soubrettes sans vertu !
Tenez, par exemple. Je dois incarner la fille qui a le plus beau pied du monde. N'importe quel responsable artistique sensé m'offrirait deux pédicures par semaines pour que je puisse me plier aux exigences du rôle ; non seulement on ne me met pas dans les conditions minimales pour assurer mon travail mais en plus il faut que je martyrise mes charmants petons à chaque répétition puisque celles-ci ont lieu au septième étage sans ascenseur (oui, ces instruments de torture que sont les escaliers existent toujours) de ce qui semble être le plus haut immeuble de Paris. Quelle Fanchette allez-vous donc découvrir en ce fatal sept mars de l'an de grâce 2012 ? Une éclopée aux pieds écorchés ! Vous pourrez bien vous plaindre d'avoir été trompés sur la marchandise, à coup sur on accusera l'actrice de ne pas avoir saisi l'essence psychologique de son personnage. Cet article, du moins, rétablira la vérité sur les réelles conditions de travail des artistes.
Que se passe-t-il une fois en haut ? (si tant est qu'on y arrive, plus d'une fois on m'a attendue pendant une heure avant de découvrir que j'agonisais au cinquième) (comment ça j'exagère ?). Et bien, après avoir été sélectionnée à cause des tribulations fétichistes et perverses du metteur en scène, (un jour, il a eu l'impudence de me confesser le plaisir secret qu'il a à m'imaginer vêtue d'un mini-tablier à dentelle et d'un plumeau), voilà qu'à notre deuxième rencontre, ce déviant exige que je me déshabille et que je me mette en sous-vêtements pour servir de modèle sur d'obscènes clichés ! Je me retrouvai donc en corset et pantalon telle une fille de mauvaise vie, à la lumière de deux ou trois lampes de bureaux, et, diantre, sans chaperon ! Je puis donc désormais confirmer au monde ce que l'on murmure tout bas, à savoir qu'il faut se dépouiller de sa vertu et de sa dignité pour évoluer dans ce métier. Au passage, ces photos « obscènes » se trouvent désormais dans le livre Les Amours de Fanchette que vous pouvez acheter ici, et je tiens à préciser qu'avec Angeline, on est absolument canons (non ce n'est pas une basse tentative de manipulation pour vous faire acheter le livre).

Ce harcèlement sexuel ne faisait que commencer. Le lendemain, premier jour de répétition. Par quelles scènes allait-on commencer ? « Et pourquoi pas par les plus difficiles ! », s'exclama Jean-Baptiste. Les exigences du jour ? Un langoureux baiser avec une personne que je voyais pour la troisième fois de ma vie. Vils dévergondés, ne haussez pas les sourcils avec mépris devant ce qui vous semble être un jeu d'enfant, voire une partie de plaisir. Les femmes de cette troupe sont innocentes et vertueuses, bien que dirigées par un maniaque, et chantent « un baiser pour un amour sincère » dès les premières lueurs du jour, telle la princesse Gisèle dans Il était une fois. Hum, bon, à la réflexion, il ne s'agit peut-être que d'Angeline et moi. Voire que de moi. Mais passons. Je vous épargnerai la description de nos bisoutages maladroits, de nos poutoux ridicules et de nos airs penauds face aux sourcils froncés de Jean-Baptiste (mais je vous promets que le jour de la représentation, ça sera chaud comme le Vésuve). La vraie vertu ne se profane pas si aisément ! Enfin, cette répétition difficile close, je n'avais plus qu'à stresser pour le lendemain puisqu'on allait répéter mes deux grosses tirades, oui oui. Commencer par des scènes où je parle peu et où je fais tapisserie ? Ben voyons ! Nous sommes des guerriers chez les framboisiers ! Et je ne vous ai pas parlé des scènes où l'on doit pleurer, trembler, hurler comme des déments hystériques ; la complexité de ce genre de scènes, c'est qu'elles sont tragiques et poignantes en représentation (du moins, si elles sont réussies...) et comique pendant les répétitions (prenez une scène hors contexte, le metteur en scène frappe dans ses mains et, tout d'un coup, vous devez vous mettre à beugler comme une forcenée, on ne se sent pas ridicule sur le coup, je vous assure. Et puis avoir un fou-rire quand on doit pleurer, c'est pas mal aussi).

Voilà, vous entrez innocemment dans une troupe comme dans un pays merveilleux puis avant de comprendre quoi que ce soit vous devez embrasser tout le monde, vous exposer aux yeux de tous (oui, bon, aux yeux de deux ou trois personnes) en train de faire le guignol, et si vous ne le faites pas bien, il faut recommencer, recommencer encore et encore, sinon Jean-Baptiste vous fait les gros yeux et refuse de vous donner des smarties. Bon, il n'est pas si horrible au final, il nous sert le thé, nous fait des compliments et nous donne des bons points et des chaussures. Même que des fois on lui en fait voir de toutes les couleurs (comme maintenant, tiens), mais qui aime bien, châtie bien ! Quand même, s'il habitait cinq ou six étages plus bas...